dimanche 6 septembre 2015

Roma - Juve : la vie sans Pirlo

Avant, à la Juve, la vie était simple. Il suffisait de passer le ballon à Pirlo et celui-ci savait en faire quelque chose :

  • soit il écartait vers les latéraux (Evra et Lichsteiner),
  • soit il tentait de trouver Tevez, assez loin devant, mais toujours en mouvement,
  • soit il poussait la balle vers ses 2 compères du milieu, Pogba et Vidal. 
On peut dire que l'ensemble du système était construite autour du stratège italien. Pogba et Vidal offraient à la fois des solutions et de la protection pour un joueur de 36 ans peu mobile. La solide assise défensive (peut-être la meilleure du monde, l'année dernière) avec ses 3 centraux, compensait la médiocrité défensive de Pirlo. Les 2 joueurs de couloir offraient une destination simple en cas de congestion au milieu. 

Pendant l'intersaison, la Juve a perdu 3 joueurs clés. Outre Pirlo, Vidal et Tevez ont pris la poudre d'escampette. Le problème, c'est que Massimiliano Allegri n'a pas repensé du tout son système. Il a donc positionné Padoin à la place de Pirlo et Mandzukic devant. Le seul problème, c'est que ces 2 joueurs n'ont pas du tout les mêmes caractéristiques : 

  • Padoin est un bon joueur mais il ne possède absolument pas la vista de Pirlo, notamment sur le jeu long.
  • Les passes longues de Padoin (source fourfourtwo)

  • Mandzukic est un joueur de surface, pas un joueur d'espace et il n'offrit pas l'échappatoire à ses partenaires qu'un Tevez pouvait présenter.
De son côté la Roma se présentait dans son 4-3-3 traditionnel mais si le milieu est resté le même, devant et derrière la plupart des joueurs ont changé, donnant une touche plus jeune (Digne, Falqué) et plus offensive avec notamment Florenzi en arrière droit.

Première mi-temps : la caractéristique principale de la première période fut le pressing intense que mirent les romains sur le milieu adverse. Outre les 3 du milieu, Salah et Falqué se recentrèrent et furent particulièrement actifs. La louve se présentait en rangs serrés, souvent à 6 dans une zone très étroite et la Juve avait toutes les peines du monde à se dégager. La première belle opportunité des romains vint d'un ballon chipé par Pjanic à Pogba aux 40 mètres, la seconde sur un mauvais renvoi d'Evra où Pjanic (encore) trouva le poteau. Il est probable que dans une telle situation, un Pirlo aurait su ralentir le tempo ou trouvé ses latéraux excentrés pour soulager un peu la pression. Malheureusement, tout en passes courtes, jamais la Juve ne sembla en position de desserrer l'étau. Obligée de défendre bas, elle fut en outre incapable de sortir proprement pour faire mener des contres décents, Dybala, notamment étant situés trop loin de ses partenaires du milieu et de Mandzukic. La vieille dame finissait la mi-temps avec 8 tirs contre elle (1 seule tentative) et avec 32% de possession. Seul bémol dans la domination romaine, Dzeko était isolé dans la défense turinoise et à part des fautes à répétition eut du mal à exister. Néanmoins, le 0-0 n'était pas cher payé pour la vieille dame. 

Seconde période : le début de seconde période fut encore plus catastrophique que précédemment pour les visiteurs. Les romains se déchaînèrent en terme de pressing. Après une tentative de Dzeko, repoussée par Buffon, ce fut Pjanic qui trouva la mire sur un beau coup franc (60ème). Dans la minute suivante, Allegri remplaça Mandzukic mais le problème principal des turinois demeurait, l'étouffement de leur milieu. 

Le match se durcissait ensuite, revanche d'une rencontre de triste mémoire qui avait vu 3 expulsions la saison dernière. Puis, à la 71ème, Allegri bouleversa son système en 2 temps en remplaçant d'abord Lichteiner par Pereyra (4-4-2 losange, Caceres glissant au poste de latéral droit) avant de substituer Padoin par Cuadrado (4-2-3-1 ?). On ne saura probablement jamais si le dispositif qu'Allegri avait en tête pouvait fonctionner car dans la minute qui suivit Evra fut expulsé et, sur le coup franc, Falqué, trouva la tête de Dzeko.

Réduite à 10 et menée 2 à 0 à 15 minutes de la fin, ce fut pourtant à ce moment que la Juve se mit à jouer et plutôt bien. Repassant avec une défense à 3 (en 3-4-2), enfin, le jeu devint fluide et vertical et la Juve se mit même à prendre le dessus eu milieu. Les romains essayèrent de gérer mais la fatigue aidant, ils durent reculer et n'opposèrent plus de pressing sur les visiteurs. Les turinois auront ainsi connu 6 tentatives dans ce dernier 1/4 d'heure, plus que dans les 3 précédents. Dybala réduisait le scoren sur un ballon gratté par Peyrera et les romains n'avaient plus que les changements opérés par Rudi Garcia pour calmer le jeu. 

Conclusion : un match passionnant tactiquement. Où comment le départ d'un joueur peut enrayer l'une des plus belles mécaniques du football récent. Où encore, comment mieux jouer à 10 qu'à 11. Pour la Juve, des leçons d'espérer tout de même, si leur entraîneur n'essaie pas de pérenniser un système qui ne convient plus à son effectif. Pour la Roma, il faudra apprendre à mieux gérer ses temps faibles et ses efforts dans un match qu'elle a failli laisser filer après l'avoir dominé de la tête et des épaules. 

lundi 17 août 2015

L1 : le grand retour du 4-4-2

Tactiquement, la L1 était devenue ennuyeuse comme un jour sans pain : le 4-2-3-1 régnait en maître depuis plusieurs années (2009 environ). Il y avait bien eu la réapparition du 4-3-3, influencée par les succès du Barça mais globalement, plus de la moitié des équipes de notre championnat favorisait le 4-2-3-1 pour de bonnes et de mauvaises raisons :

  • les bonnes raisons ont trait à la domination de la possession. En retirant un attaquant, vous avez mécaniquement un joueur de plus capable de lutter pour le ballon (à l'instar de 4-3-3) et une alternative supplémentaire pour les passes. En outre, le 4-2-3-1 permet, via le carré constituer par le double pivot et les 2 défenseurs, de dicter le tempo et de constituer une plate-forme d'orientation du jeu.  
  • les mauvaises raisons sont dictées par la volonté de sécuriser la défense en plaçant une sentinelle de plus devant pour la protéger. Dès lors, le jeu offensif devient la responsabilité unique du quatuor de devant et le 4-2-3-1 devient un paravent commode pour éviter toute prise de risque.
Et puis, le football n'évite pas les tares de l'esprit d'imitation : si ce dispositif fonctionne pour d'autres, alors, il doit bien marcher pour mon équipe. Pour rappel, le 4-2-3-1 allait vivre ses heures de gloire en 2010 avec la victoire de l'Inter de Mourinho en Ligue des Champions et la finale de la coupe du monde en Afrique du Sud (Espagne / Pays-Bas). 

Bref, pendant la saison 2011-2012, pas moins de 13 équipes de L1 faisaient du 4-2-3-1 leur dispositif de référence (dont le champion, le Montpellier de Giroud et Belhanda), 4 opéraient en 4-3-3. Seul Lorient et Bordeaux conservaient un 4-4-2 à plat tandis que le PSG d'Ancelotti jouait dans son sapin de Noël (4-3-2-1). Il faut noter qu'à l'exception du PSG, toutes les grosses écuries du championnat (l'OL, Marseille, Saint-Etienne) privilégiaient le 4-2-3-1. Notons toutefois que ce dispositif ne constituait pas une condition de succès : les 3 relégués de cette saison jouaient en 4-2-3-1. Incidemment, seulement 11 équipes de cette période ont conservé leur place dans l'élite (en seulement 4 saisons).  

Pendant les années suivantes, le 4-2-3-1 allait conserver sa prééminence. Pourtant, quelques pionniers dans des équipes "moyennes" allaient remettre en cause cette doxa avec des dispositifs alternatifs. Outre le 4-3-3 qui gagnait quelques adeptes (PSG), citons le Toulouse d'Alain Casanova et son fameux 3-5-2, le 4-4-2 à plat de Jocelyn Gourvennec à Guingamp (une spécialité bretonne décidément) et, surtout, l'OL d'Hubert Fournier. 

Le néo-coach des gones décida en effet, au cours de la saison dernière, d'afficher un 4-4-2 losange avec ses jeunes pousses. Ce fut d'autant plus surprenant que lors de sa saison précédente à Reims, jamais il n'avait expérimenté un tel dispositif. Si le 4-4-2 losange n'avait jamais complètement disparu en France (Francis Gillot l'avait expérimenté à Sochaux avec Marvin Martin et René Girard au LOSC), aucune équipe n'en faisait son dispositif de référence depuis l'OL des années Juninho. 

On peut dire que le coup de génie d'Alain Fournier donna le blanc-seing d'une grosse écurie à une (r)évolution tactique majeure dans notre championnat.

En 2015-2016, on assiste en effet à un début de bouleversement. D'une part, le 4-2-3-1 est en nette baisse (seulement 8 ou 9 équipes l'ont utilisé lors des 2 premières journées). D'une part, les dispositifs "alternatifs" (4-4-2, défense à 3, 4-3-2-1) ont acquis de nouveaux adeptes (Nice, Nantes, Rennes, Toulouse) et d'autre part, les anciens, ont conservé leur tradition (Lorient, Guingamp, OL) à tel point que l'on voit dans notre championnat des choses devenues rares : des affrontements entre 2 4-4-2. 

Quelles sont les raisons de cette évolution et de cette floraison de dispositifs et surtout quelles sont ses chances de perdurer ? 
  • Le football, au-delà des modes est toujours un théâtre d'action - réaction. Le dispositif tactique est simplement l'un des outils à la disposition des coachs pour tenter de l'emporter sur la partie adverse. Or, lorsqu'un dispositif se généralise, cet outil devient impuissant et les clubs en sont réduits à compter sur le talent individuel des joueurs (la négation du rôle d'entraîneur qui est de dépasser celui-ci) ou les combinaisons.
  • Du fait du manque de moyens dans un football libéralisé par l'arrêt Bosman, le 4-2-3-1 était devenu une négation du jeu offensif dans lequel les clubs un peu plus ambitieux ne pouvaient plus prendre l'ascendant à cause du manque de personnel offensif dans une rencontre. On pouvait ainsi voir un Brest annihiler un OL. Une situation qui ne pouvait pas perdurer.
  • En outre, certains coachs ont soudain pris conscience que leur effectif à disposition (2 bons attaquants ou peu de joueurs de débordement) n'était pas optimisé dans un 4-2-3-1.
Dès lors, le 4-4-2, dans sa version losange ou à plat, redevient une alternative intéressante. 

Quelle pérennité pour cette évolution ? Dans les championnats plus avancés tactiquement que le nôtre (comprendre : le calcio), le 4-2-3-1 n'a pas disparu. Simplement, il constitue l'une des alternatives que les coachs ont à disposition et qu'ils utilisent si leur penchant tactique ou leur effectif s'y prête. 

Il est probable que la France suive la même évolution... voire même que les tacticiens les plus aventureux changent de dispositifs en fonction des adversaires ou de certains paramètres (domicile / extérieur). Les affrontements devraient obéir à une intensité tactique plus forte et potentiellement à des déséquilibres plus importants. 

On devrait donc assister à un football plus varié et plus riche offensivement, en attendant qu'un tacticien génial, quelque part entre le Botswana et la Thaïlande remette au goût du jour le W-M ou le catenaccio. 

Footballistico

dimanche 29 mars 2015

Clasico 2015 : l'évolution du Barça porte ses fruits

Le Real a perdu mais le Real aurait pu gagner. Le Barça a marqué dans un style à l'antithèse du toque et du style de Guardiola. Luis Enrique a donc posé sa patte sur le jeu du Barça. Cela semble être le résultat de la tendance des grandes équipes actuelles : savoir varier le jeu et pouvoir marquer sur n'importe quelle configuration (coup de pied arrêté, contre, jeu construit). Ironie, c'est sans doute Ancelotti qui, entre la saison 2013-14 et le premier trimestre 2014-2015 a poussé cette logique au paroxysme en capitalisant sur la capacité de contre et la force sur CPA léguées par Mourinho en y ajoutant cette capacité à construire et à défier les meilleures équipes en termes de possession ou plus simplement de prendre le jeu à son compte face à des écuries modestes venues pour défendre.

Le Barça est un cas d'école : basée sur une possession écrasante et sur un pressing intense, la belle mécanique montée par  Guardiola s'est effilochée au fil des années car elle est épuisante physiquement et au bout de quelques titres la rage de vaincre s'est émoussée. Feu Tito Vilanova a tenté de mettre en place un Barça "light" : possession mais sans pressing. Avec des résultats mitigés. C'est sous son coaching que le Barça explose littéralement (7-0 sur l'ensemble des 2 matchs) face au Bayern Munich mais face aux équipes plus faibles, son Barça était une redoutable machine (100 points pour le titre de Liga 2013)

Luis Enrique a changé la donne sur au moins 3 points :
  • les attaquants sont les nouvelles stars. Pep Guardiola vouait un culte aux milieux de terrain jusqu'en aligner 6 ou 7 dans son équipe. Luis Enrique est beaucoup moins fan. Pour lui, chacun à sa place. Face au Real, même Mascherano est redevenu un milieu de terrain. Et la charnière centrale était occupée par 2 vrais spécialistes du poste. 
  • Sans être aussi exigeant que Guardiola, Luis Enrique demande à ses joueurs un travail défensif intense. Pas de pressing groupé autour du joueur adverse mais une contribution demandée aux 3 attaquants. 
  • Culte de l'individuel : si Guardiola prônait un jeu de passe presque infini, afin de déstabiliser les défenses, laissant au seul Messi la percussion, Luis Enrique a confié les clés aux individualités. Outre, l'argentin, Neymar est encouragé à partir de loin en dribbles chaloupés, quand Suarez hérite de longs ballons, en partant à la limite du hors jeu. 
Lorsque l'on regarde la configuration du dernier clasico et qu'on le compare à son petit frère joué il y a 2 ans, les différences sautent aux yeux. Ici, le Real avait gagné mais l'essentiel n'est pas là. Ce jour là, le Barça, entraîné par Tito Vilanova avait réussi 649 passes et tenu le ballon 72% du temps face au Real de Mourinho (contre respectivement, 436 et 53% dimanche dernier)

Les schémas ci-dessous (source l'excellent site fourfoutwo) montrent les différences d'approche du Barça sur 3 points : 

1 - Les attaquants barcelonais ont le permis de dribbler et ils ne s'en privent pas :

Mars 2013 : 16 dribbles. Only Messi.

Mars 2015 : tout le monde dribble (et surtout Neymar)

Bien sûr, ce jeu implique plus de risque (la perte de balle) et engendre mécaniquement moins de possession mais il oblige aussi les défenseurs adverses à commettre plus de fautes (d'où les cartons) et créent des brèches dans les lignes arrières. 

2 - Le pressing est plus intense. En 2013, Vilanova avait cédé au vestiaire en relâchant la pression à la perte de balle. Le Barça se contentait à l'époque de faire des fautes "intelligentes" pour briser les contres à la racine, c'est à dire dans la moitié de terrain du Real. En 2015, changement de décor, tous les joueurs sont supposés contribuer à l'effort défensif. Même si le pressing est moins intense qu'à l'ére Guardiola (où plusieurs blaugranas entouraient le joueur adverse pour couper toute possibilité de passe), la ligne du Barça demeure haute afin de transmettre rapidement, idéalement à Suarez, qui plonge, avant que le bloc adverse ait eu le temps de se reformer. 


2013 : 4 tacles dans la moitié de terrain adverse, aucune interception

Ajouter une légende : 14 tacles, 1 interceptions

3 - des passes plus en profondeur et qui visent à créer le danger directement. Alors que le Barça, version Guardiola tissait sa toile, celui d'Enrique est plus direct et n'hésite pas à effectuer des passes depuis sa moitié de terrain, ce qui était presque un anathème, circa 2012. 


La passe à 10 de 2013
(119 passes dans les 30 mètres madrilènes sur 722 tentées)


2015. Plus perforant
On peut donc conclure que si le Barça a sans doute perdu un peu de sa spécificité, il a sans doute gagné en efficacité. Des matches comme ceux de Dimanche soir où l'équipe catalane est dominée pendant la moitié du match mais l'emporte avec une tête sur coup de pied arrêté et un long ballon sur Suarez devrait être plus courants dans les années qui viennent. Tout le problème de Luis Enrique sera de marier les qualités de l'ancien Barça (une capacité à dominer et à priver l'adversaire de ballon, afin de conserver le résultat) et celui des équipes modernes de percussion pour pouvoir exploiter toutes les situations de but.

En 2013, le Barça de Vilanova avait remporté la Liga avec 100 points mais en devenant trop prévisible avait engendré la déroute de l'Allianz Arena (qu'Ancelotti a réitéré cette année face au même Bayern de Pep Guardiola). Cette défaite, qui précédait la déroute espagnole au mondial brésilien, annonçait la fin du toque 1.0. Luis Enrique tente de le réinventer en le variant. Ce n'est pas là son moindre mérite.

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